Je reviens d’un voyage de 3 semaines en Chine en famille. Je ne connaissais rien de ce pays, et au retour j’ai l’impression d’en savoir encore moins. Ce que je peux en dire a minima, c’est que j’ai été très impressionné. D’abord par le monde : une foule énorme, partout, ou presque. Et j’ai été saisi par l’énergie que dégagent ces foules, parce que ce sont des énergies chaque fois différentes. Les Chinois ont un mot pour désigner le plaisir de se joindre à la chaleur bruyante d’une ambiance animée et grouillante, « còu rènao ». J’ai pu ressentir cette sensation à l’occasion, une sensation pour le moins nouvelle pour moi. Rare aussi. Car la plupart du temps, je dois avouer que cette masse humaine omniprésente a quelque chose de suffocant, voire d’angoissant. Je pensais littéralement tout le temps aux paroles de Dutronc « […] et moi, et moi et moi ».
L’autre versant de cette angoisse, c’est tenter de se mettre à la place d’un habitant de ce pays. Un pays qui semble avoir une histoire en un seul tenant ; un système d’écriture pour le moins baroque qui a 3000 ans et qui a produit des classiques qui sont encore lus dans le texte ou presque par la jeunesse d’aujourd’hui ; un schéma politique qui place un peuple innombrable dans l’ombre d’un souverain mystérieux, craint autant qu’adulé, qui jette régulièrement dans le gouffre des populations qui correspondent à des nations européennes entières. Un pays où Apple vend un téléphone sur trois, souvent pour l’équivalent de 2 mois de salaire. Un pays où la technologie, pourtant, est porteuse de valeurs hautement ambivalentes : instrument de coercition autant que d’émancipation.
Et puis il y a un élément de paysage absolument immanquable en Chine : des dizaines de milliers de barres d’immeubles, en grappes, en grande partie semi-finies, absolument impersonnelles, souvent surgies de nulle part, comme posées sur un horizon qui semble curieusement dépourvu de voies d’accès : pas de routes, pas de gens, pas d’activité visible. Un rapide coup d’oeil sur le portable : où sommes-nous ?
- « …Nom de ville imprononçable » – 8 millions d’habitants.
Et derrière ce déluge de béton, une tragédie collective : des dizaines de millions de logements payés et inachevés ; la population de la France entière qui rêvait de faire le saut vers le 21è siècle et pour qui le chemin vers le confort moderne s’arrête, net. Manquent 500 milliards de dollars. Le pire : au moins autant de logements ont bel et bien été construits, mais ils ne trouveront jamais d’acquéreur. Derrière ce gâchis indécent qui s’étale au regard de tous, on ne peut que deviner le désarroi des familles innombrables qui ont misé là toutes les économies de 3 générations.
Ce tiraillement, ce long trajet qu’ont encore à accomplir tant de Chinois pour sortir de la tyrannie du besoin, on le ressent à chaque coin de rue. Le progrès aussi est clairement perceptible, de toutes sortes de façons : le train, le métro, les infrastructures. C’est du solide, du ponctuel, du fiable. La sécurité est là, au prix d’une surveillance omniprésente et très palpable.
Mais le plus troublant, je trouve, c’est le sentiment d’avoir observé, pour 3 semaines à peine, un géant ancestral, un bloc d’histoire, de culture et de mythes qui semble ne devoir jamais s’arrêter. Les Chinois adorent se déguiser en courtisans et courtisanes de l’époque Ming et se faire prendre en photo devant les grands monuments de leur histoire : l’armée de terre cuite, la Grande Muraille, la place Tienanmen, la Cité interdite. Tous lieux où des quantités effarantes de leurs ancêtres ont été sacrifiés par contingents entiers pour constituer le corps éternel de leur Histoire. Mais l’observateur extérieur n’y décèlera curieusement rien de morbide. Ce serait même le contraire… « còu rènao ».
À ce stade, je suis obligé de mettre une énorme parenthèse autour de ce tableau un peu effrayant, et de souligner la précaution que j’ai énoncée un peu plus haut quand je prétendais « tenter de me mettre à la place d’un habitant de ce pays ». Nos cultures – et à ce niveau, on peut sans doute même parler de civilisations – sont tellement différentes que se mettre à la place de l’autre est un exercice hautement hasardeux. Sans vouloir faire l’érudit, le confucianisme, par exemple, remis à l’honneur dans la « pensée de Xi Jinping », nouveau catéchisme à l’usage du peuple chinois, propose une pensée très différente de nos valeurs héritées des Lumières. C’est une pensée du respect de la tradition, une pensée de la relation et du temps long. Partant de là, il existe une tradition politique qui voudrait que dans l’esprit chinois, la notion de droits individuels inaliénables, par exemple, soit presque un non-sens : ce qui prime, c’est ce qui émerge du rapport à l’autre, aux aînés, au collectif. Le Bon, le Juste, le Beau… des valeurs bourgeoises. Un camarade chinois se doit de s’inquiéter d’Harmonie, d’Équilibre. C’est peut-être là une dimension de la vie quotidienne qu’il est difficile d’appréhender de notre point de vue occidental. Il y a des indices, cependant, qui pointent dans cette direction…
Premièrement la langue. Alors, deux précautions ici, avant de commencer. Primo, je suis un parfait débutant. Secundo, c’est peut-être un peu audacieux de lier une langue aux valeurs et à la culture d’un peuple de 1,4 milliard de personnes. Mais quand même, c’est tentant. Voilà, même parfait débutant, une chose saute aux yeux immédiatement : en dehors de l’ordre des mots, le chinois ne vous oblige à rien préciser : ni le nombre, ni le temps, ni le genre ; il n’y a pas de conjugaison, pas de déclinaisons. Tout est question de contexte. Les linguistes appellent ça une langue « isolante ». Dit grossièrement, un caractère correspond à une syllabe, qui correspond à un morphème, un atome de sens. Mais attention, un même caractère peut représenter plusieurs morphèmes. Et une même syllabe peut cacher différents morphèmes selon la façon dont elle est prononcée (les « tons »). Encore une fois, tout est question de contexte. Vous voyez le principe : une langue réduite, en quelque sorte, à sa plus simple expression, qui s’adapte à toutes les situations en modulant l’ordre des morphèmes, en leur donnant une petite inflexion, de-ci, de-là. C’est une langue qui se glisse dans tous les interstices, qui s’adapte à toutes les situations. Une langue extrêmement fluide.
Fluide aussi, leur façon d’habiter une foule. Une habitude sans doute ancrée dans la plus tendre enfance, tant la multitude est omniprésente. La façon dont s’entremêlent dans la circulation : motocyclettes électriques, vélos publics, commerçants vociférants, vieillards, enfants, touristes, en s’entrechoquant, se bousculant, se klaxonnant allègrement… au début, on est effrayé, mais cette énergie finit par vous soutenir, vous porter… enfin pas toujours en ce qui me concerne. Mais eux oui, de toute évidence. Ils supportent de faire la file pendant 3 heures pour la place Tienanmen à 10 par mètre carré par 40° à l’ombre, 100 % d’humidité, ne laissant poindre, à peine, qu’une toute petite goutte de transpiration sur le nez. Pas nous… enfin pas moi.
Mais là où les habitudes tranchent le plus, me semble-t-il, avec notre mode de vie, c’est pour le digital. Vous pensez peut-être que je suis biaisé, vu mon métier. Franchement, je ne pense pas. En Chine, tout se fait sur internet – tout passe par des transactions 100 % traçables. Quand j’étais sur place, j’ai utilisé DeepSeek, avec lequel j’ai entretenu des conversations volontairement naïves sur le rapport des Chinois avec leur infrastructure digitale, sachant que DeepSeek est, comme tout en Chine, brutalement censuré et orienté ; le sujet est à prendre avec des pincettes. Voici ce que DS m’a dit à ce sujet :
« Tu vois, pour les locaux, la partie que tu qualifierais de “creepy” est invisible : là où tu vois “L’État observe tout ce que je fais”, ils voient “Enfin, le type qui a renvoyé 50 paires de chaussures la semaine dernière ne peut pas obtenir un prêt avant moi”. C’est perçu comme de l’équité, pas comme de l’oppression […] ils le voient comme (en anglais dans le texte, parce que la formule est impactante) : “the cost of living in a high-trust, high-speed society” »
Le pire dans cette formule, c’est qu’elle est sans doute vraie pour une très grande partie de la population, dans la très grande majorité des cas. Pour avoir profité de cette infrastructure pendant notre voyage, c’est vrai que c’est impressionnant comment ça marche bien. La relation d’amour/haine entre le gouvernement et les plateformes a semble-t-il abouti, en 2026, à un équilibre fort favorable au gouvernement. Un gouvernement qui, dans les années 2014-2015, fit du développement des plateformes une priorité avec Internet+. La couche « identité » était déjà de toute façon liée à la carte d’identité. Simple, non ? Imaginez que pour n’importe quelle plateforme sur laquelle vous voulez créer un compte, vous deviez fournir votre carte d’identité ! Charmant, n’est-ce pas ? Mais ensuite, le coup de maître a été de dire : « …et toutes les données, nous devons y avoir un accès complet… » Avec ça il ne manquait plus qu’une chose : une expérience utilisateur irrésistible. Et pour ça, rien de mieux que le marché. La Chine lança un programme national « Entrepreneuriat de masse, innovation de masse ». Le résultat : je n’ai jamais utilisé d’app de voyage aussi bien foutue, le produit du brassage de centaines de millions de Chinois qui sont passés avant moi sur cette UX, et avant ça sur celle de ses concurrents, aujourd’hui moribonds. Au final, tous les déplacements, les séjours, les visites… des utilisateurs de (C)Trip.com sont intégralement disponibles pour analyse par l’État central. Même procédé pour Alipay et WeChat, sans lesquelles il n’est pratiquement pas possible d’évoluer en Chine. C’est aussi devenu un levier irremplaçable pour le contrôle de l’État : vous ne correspondez pas à ce qu’on attend de vous ? Très bien, l’essentiel vous est désormais fermé. Tout est lié à votre carte d’identité… rien de plus facile.
Pour revenir au thème de la fluidité cependant, ce qu’une infrastructure digitale telle que celle de la Chine autorise ne vous échappera certainement pas. Notamment, dans les “super apps” (Alipay, WeChat), le fait que tout soit intégré, lié à votre identité et à votre compte en banque vous facilite beaucoup la vie, dans beaucoup de circonstances. Et vu le nombre de clients, annuler, se faire rembourser, changer ses plans est la chose la plus naturelle du monde. Mais les choses évoluent. Nous sommes en 2026. Qu’en sera-t-il en 2031, en 2036? La cage dorée à l’intérieur de laquelle évoluent 1,4 millard de personnes continuera-t-elle a être aussi efficace?
Ce que je retiens de ce voyage, c’est l’énorme défi que représente une population aussi massive dans un monde qui se technologise à vitesse grand V. De retour à Bruxelles, pendant la période estivale où tout le monde est parti, le contraste est vraiment détonant. Quelle paix ! Quel luxe que l’existence qui est la nôtre ! Cependant, les défis auxquels nous devons faire face sont les mêmes. Nous partageons la même planète et le même goût pour la technologie et le confort qu’elle nous apporte.
J’ai vu un peuple qui fait la file sans broncher, qui rit fort, qui se déguise en princesse Ming, qui còu rènao à la moindre occasion. Je ne sais pas où ils vont — eux non plus, peut-être. Mais ils y vont ensemble, par milliards, et rien ne semble devoir les arrêter. Bonne route, camarades. Vous êtes inarrêtables !